La mosaïque, un mystère a mosaïque reste un mystère. Un mystère comme ces rencontres qui rassemblent à Chartres quantité de praticiens depuis près de quinze ans. Un secret. Un secret qui les emporte et les emmène chaque jour par delà le silence des ateliers. La mosaïque dites vous ? cette rencontre du fer et de la pierre où la roche taillée par la marteline et le tranchet dégage une musique particulière. Il y a ceux qui préfèrent la pince comme pour se saisir plus solidement de la vérité. Mais tous partagent cette rencontre entre la pierre et le fer. Un rendez vous contre toute attente autour d'un son unique. Une musique particulière. Un art musif, un subterfuge connu des seuls initiés et qui leur permet de tutoyer les muses. Les mosaïstes quand ils viennent à Chartres ne disent pas où sont les muses. Ils parlent de mosaïque. La mosaïque, une passion dont on sait l'origine lointaine sans jamais parvenir à la dater précisément. Cinq mille ans peut-être ou d'avantage...
Et parfois, de ne pouvoir s'en expliquer, d'autres s'en vont, tels des pèlerins vers Paray le Monial ou Spilimbergo, vers Ravenne la ville jumelée de Chartres. Et à chaque fois les mêmes questions posées à la mosaïque. Et à ses mystères.
Les visiteurs, ceux qui affluent aux expositions le savent bien. Elle est là, ils la voient. En pierre, en pâte de verre, en galet. Leurs regards roulent d'une composition à l'autre. La mosaïque c'est ce qu'ils voient depuis cinq mille ans. Eux et leurs prédécesseurs. Sous leurs pieds, sur les murs et les voûtes des édifices.
D'autres veulent consulter les oracles. La mosaïque ? Ainsi Severini interrogé par delà les ans qui livre une part du secret: « la mosaïque est essentiellement mosaïque lorsque le mosaïste oubliant le carton et toute préparation antécédente, crée avec les pierres, invente ce que les pierres dans sa main veulent inventer » et plus inattendu encore : « les pierres ont une volonté et il faut savoir l'interpréter en dehors du carton, parfois en opposition avec lui ». De quoi surprendre ceux qui n'y voient qu'une figure immobile. On sait la révolution que tout cela suppose. Celle qui met de côté le carton et l'hégémonie du maître. La mosaïque ainsi se libère de la tutelle du peintre. Qu'elle ait ainsi prétendu quitter le statut de l'art appliqué pour celui d'un art à part entière, signifie aussi qu'elle ait vu dans la pierre une existence et une indépendance qui échappent à la seule conception de l'homme. La pierre existe. De là peut-être à concevoir qu'elle ait une volonté propre, dit aussi, qu'à celle du peindre, serait substituée celle de la matière.
Derrière la mosaïque, il y a le secret des pierres. La mosaïque est un langage, nous dit Paolo Racagni. Elle est une pensée. Une pensée toute entière ramassée dans la matière et confondue en elle. Rien qui ne corresponde tout à fait à cette représentation du monde qui voudrait placer l'homme au commencement d'un mouvement. Ainsi Spinoza qui nous dit que la pierre ne se meut pas par elle-même : « Une pierre reçoit d'une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement par laquelle elle continuera nécessairement de se mouvoir après la pulsion externe ». Il est vrai que si vous décidiez de lancer une pierre, elle irait selon le mouvement donné par votre impulsion. Peu de risque qu'elle revienne vers vous et vous dissuade ainsi de recommencer. Sauf peutêtre si vous avez un imitateur.
Ce que Severini suggère c'est que la pierre possède des qualités qu'il faut apprendre à reconnaître, que ses qualités font de vous, selon les cas, un maçon, un mosaïste ou un sculpteur. C'est selon. Selon que vous saurez entendre ce qu'elle vous dit. Aucune chance pour vous d'être mosaïste si vous n'entendez pas ce qu'elle vous dit. Le sculpteur sait, au son produit par le ciseau, le temps qu'il lui reste à imposer son désir. Un instant plus tard et la roche éclate. Le sculpteur négocie avec la pierre et reçoit dans chacune de ses tentatives les vibrations de la roche en réponse à ses ardeurs. Il établit ainsi un dialogue que le mosaïste lui aussi poursuit avec la marteline ou la pince : « Il invente ce que les pierres dans sa main veulent inventer ». Soit, les pierres auraient donc une volonté.
Que dire alors de la volonté du marbre ou du granit, de celle du gré ou du schiste ? Des volontés contradictoires ! Un peu à la manière de ces instruments qui sans accords, sans partition, et peut-être sans la baguette du chef d'orchestre engageraient, chacun de leur côté, une lutte pour se faire entendre.
Que dire des pierres ? des petites, des grandes, de la place qu'elles entendent occuper ? Ainsi le mosaïste serait une sorte d'arbitre, un chef d'orchestre qui entend la volonté des pierres comme celle des instruments mais ne s'y résout pas complètement. On pourrait craindre une révolte, une sorte d'Intifada de la mosaïque qui imposerait alors le choix subtil d'une politique ou peut-être celle d'une répression. Une répression selon l'art, la méthode et la culture du chef d'orchestre.
On pourrait craindre, effectivement, l'irruption d'une police de la mosaïque. Une décision fondée sur quelque matrice universelle et irréversible qui imposerait le choix de la taille, de la pose et du dessin. Quelque chose d'uniforme, une pensée unique. Du carrelage !
Le secret de la mosaïque réside dans sa discrétion. Il y a longtemps qu'elle préfère le chuchotement des pierres au bruit des usines. Il y a longtemps qu'elle ignore les grands débits et préfère les compositions discrètes.
Ainsi , depuis maintenant cinq mille ans, on aligne les tesselles une à une. Leur composition fait un ensemble mais le mosaïste sait le temps qu'il a consacré à révéler chacune. De sorte que chaque tesselle est une mosaïque à elle seule. Elle défie l'ensemble de l'ignorer dans la main qui la pose.
Patrick Macquaire
Directeur des 3R
(Rénover, Restaurer, Réhabiliter)